Au Sénégal, un travail acharné en passe de regagner la confiance dans les semences paysannes

Alihou-webDans le cadre des mobilisations pour la déclaration des droits paysans de l'ONU, ne manquez pas la soirée publique «Conserver et promouvoir le droit aux semences des paysan-ne-s; expériences pratiques au Sud et au Nord» jeudi 18 mai

Uniterre et l’association sénégalaise des producteurs de semences paysannes (ASPSP) ont initié début 2016 un partenariat sur la valorisation des semences paysannes1. Le projet est né des rencontres de la plateforme souveraineté alimentaire de la fédération genevoise de coopération, à laquelle Uniterre a contribué depuis ses débuts.

Face au constat que de nombreux projets de coopération visant à soutenir une agriculture biologique ou écologique négligeaient la question de l’autonomie semencière en finançant l’achat de semences, nous avons souhaité porter la voix des paysannes et paysans du Sud qui défendent leur souveraineté semencière et renforcer et valoriser leur merveilleux travail quotidien qui se fait dans les fermes pour conserver, multiplier et disséminer les semences paysannes et les savoirs qui y sont liés. Entretien avec Alihou Ndiaye, coordinateur de l’ASPSP

 

 

Peux-tu nous décrire la situation des exploitations agricoles du Sénégal ?

AN : Au Sénégal, 95 % des exploitations agricoles sont des exploitations familiales et paysannes. Néanmoins cette petite agriculture est « étranglée » pour plusieurs raisons :

  • les nombreux accords commerciaux ont fait grimper les importations de denrées alimentaires à plus de 30 % et par là même causent une concurrence déloyale aux produits locaux et une perte annuelle de plus de 200 milliards de FCFA (300 millions de frs).
  • la pression foncière est intenable dans les périphéries urbaines et les zones à haut potentiel (bassins du fleuve et des Niayes) et de nombreux cas d’accaparement des terres limitent le développement des exploitations familiales.
  • la priorité de l’État est dans les faits la promotion de l’agro-business, via des partenariats publics-privés (NEPAD, AGRA, NASAN) avec des investissements limités dans quelques filières commerciales dominantes, au détriment des exploitations familiales vivrières et diversifiées.
  • les lois semencières, établies sous pression des entreprises multinationales, criminalisent les paysannes et paysans en rendant leurs semences illégales et facilitent l’introduction de semences OGM et leur libre circulation en Afrique de l’Ouest. Sur le terrain, de nombreux acteurs du développement rural ont de fait une confiance relative dans les semences paysannes.

Cela représente une réelle menace pour la biodiversité et la souveraineté semencière des petits paysans.

 

chantier-école lutte contre la salinisationQuels sont les différents axes de travail d’ASPSP sur les semences paysannes ?

ASPSP effectue un travail global pour parvenir à l’autonomie semencière au niveau des fermes. Trop souvent, lorsque tu parles de semences, les gens pensent à de gros magasins pouvant stocker des tonnes de semences, puis les vendre aux paysans. Or, ce n’est pas ça du tout, nous travaillons en priorité au niveau des fermes : il s’agit d’abord de leur redonner leur valeur, en créant un microclimat où il y fait bon vivre, en redonnant confiance aux paysannes et paysans et en leurs savoirs et recherches paysannes, en faisant émerger une conscience paysanne sur l’impasse du système actuel, en donnant un coup de pouce aux dynamiques existantes. Concrètement, ASPSP accompagne la construction de cases de semences gérées par les paysans et l’inventaire de semences dans chaque groupement. Cette animation des fermes-écoles permet aux paysans de choisir eux-mêmes leurs semences préférées pour les multiplier et les rendre disponibles aux autres membres. Ensuite ASPSP forme les familles paysannes à construire leurs propres greniers afin de limiter les pertes post-récoltes. Champs-écoles, fours à pain, puits et parfois panneaux solaires sont ponctuellement soutenus.

Au niveau national, ASPSP crée des espaces de dialogue et d’échanges de savoirs pour les paysannes et paysans membres de la trentaine de groupements du réseau, que ce soit des fêtes des récoltes, des foires ou des visites d’échange. Après chaque foire, des paysans repartent avec des variétés qu’ils n’avaient pas et à partir d’un épi ou poignée de graines, ils peuvent multiplier n’importe quelle variété et s’ils retrouvent la qualité gustative, nutritive ou médicinale souhaitée, la rendre disponible à tout leur village.

 

Quel lien entre le travail effectué à la base avec les paysannes et paysans et le plaidoyer national et international pour le droit aux semences ?

ASPSP effectue un travail de plaidoyer auprès des autorités et des députés et coordonne la concertation avec les organisations agricoles faitières, ONG et organisations de la société civile. Il s’agit d’impliquer davantage ces structures sur la question de la semence et de construire un plaidoyer commun pour la souveraineté alimentaire qui se saisisse des questions semencières et des droits paysans. D’ailleurs, le prochain thème de la foire ouest-africaine de Djimini 2018 sera la souveraineté alimentaire.

Nous portons le débat de la semence auprès du grand public, informons sur la différence fondamentale entre la semence paysanne et la semence industrielle, informons sur les lois semencières qui empêchent la bonne collaboration entre paysans et recherche publique.

 

Qu’avez-vous pu réaliser avec le projet de renforcement des réseaux d’échange entre paysans pratiquant l’agro-écologie au Sénégal depuis une année ?

Une réelle dynamique partie de la base est en marche et s’élargit. De nouvelles foires de semences se démultiplient, à l’exemple de la récente foire de Dioral, au centre du pays, organisée avec l’un des quatre groupements soutenus. Auparavant, la région de la Casamance, au sud du Sénégal était pionnière, nous avons ainsi pu réduire l’écart avec les groupements du centre et du Nord. Grâce au projet et à la plateforme souveraineté alimentaire, nous avons aussi pu renforcer nos liens avec La Via Campesina-Afrique de l’Ouest pour une meilleure concertation et un plaidoyer commun.

 

Propos recueillis par Anne Gueye Girardet

 paru dans le Journal d'Uniterre d'avril-mai 2017

 

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 1 via sa Commission internationale, Uniterre est membre de la Fédération Genevoise de Coopération (FGC) et a participé à la publication « Les familles paysannes sèment l’avenir. La souveraineté alimentaire en Afrique : expériences de terrain et nouveaux enjeux de coopération ».