Edito avril-mai 2017

milkFactory-webSi proches, si loin…

Pendant des siècles et des siècles, la grande majorité de la population mondiale était paysanne. Il en fallait des bras et des heures de travail pour nourrir le monde. Les rendements étaient faibles, la mécanisation inexistante, les connaissances se transmettaient de génération en génération. Ainsi donc l’agriculture faisait partie de la vie quotidienne, était imbriquée en elle. Elle coulait de source.

Cela ne revient pas à dire que le statut du paysan était enviable, bien au contraire. Je pense qu’être paysan n’a jamais été chose aisée, mais au moins peut-on imaginer que la plupart des gens savait ce que c’est. Le contact avec la terre et l’animal était simple.

Sans nous lancer dans un cours d’histoire, nous connaissons dans les grandes lignes les processus qui ont amené les bouleversements des 150 dernières années. L’industrialisation a demandé sa part de bras, alors qu’en parallèle la mécanisation agricole progressait, très doucement d’abord, de plus en plus vite par la suite. Certes, la population mondiale croissait aussi très vite, et la demande en nourriture avec, mais peu à peu le résultat est que les campagnes se sont vidées au profit des centres urbains.

Cette évolution inéluctable a quelque chose d’infiniment triste. Nos voisins, nos proches, n’ont presque plus de contact avec la terre qui nous porte et nous nourrit. Au-delà du célèbre clin d’œil : « D’où vient le lait ? De la brique au supermarché Madame ! », force est de constater que nos concitoyens ne savent plus très bien ce qu’il se passe dans nos fermes. Cela peut du reste donner lieu à des situations bien cocasses qu’en général nous prenons plaisir à dénouer. Nous pouvons être fiers du travail que nous effectuons, et il est plaisant d’expliquer ce que nous faisons aux copains et copines de nos enfants, aux promeneurs de passage, aux clients qui s’arrêtent chez nous pour découvrir les produits du terroir.

Le corollaire est que nous nous retrouvons maintenant de plus en plus souvent face à des personnes qui n’ont qu’une vision incomplète du tableau, et qui développent des avis et des idées très arrêtés sur tel ou tel sujet. Les exemples sont pléthoriques. L’éthique, l’écologie, le bien-être animal, ce sont les thèmes qui reviennent le plus souvent. Bien que cela ne soit pas facile, nous pouvons apprécier la remise en question qu’ils nous imposent. Nous devons aussi maintenir ce dialogue avec les consommateurs, puisque c’est à eux qu’est destiné notre travail. Mais alors, dans quel imbroglio cela nous mène parfois ! Comment le paysan, qui vit déjà avec les contraintes naturelles de son travail, peut-il satisfaire les moindres désirs du reste de la population ? Quand une future écurie doit être tout à la fois intégrée dans le paysage, fonctionnelle pour le paysan, bon marché, loin du village pour ne pas incommoder les riverains (qui avaient oublié qu’à la campagne il y a des odeurs et des bruits…), mais pas plantée au milieu des champs pour ne pas gâcher la vue, être aux normes actuelles, voire aux normes futures qu’il s’agit de deviner ?

Et si on osait simplement faire à nouveau confiance au paysan ?

 

Vanessa Renfer, agricultrice, membre du comité d’Uniterre (section Neuchâtel)